C’était une journée comme les autres. Je me préparais à aller à la job, dans un petit resto à Montréal. Quelques minutes avant de partir, je reçois un texto de mon ami Émile, sous-chef dans un lodge de pêche au BC : « Quelles sont les odds que tu prennes le prochain vol pour venir guider pour le steelhead à Terrace? »
Il faut savoir que je n’avais jamais pêché le steelhead auparavant et que mon expérience avec une canne Spey, une canne à deux mains, était très limitée. Un peu pris au dépourvu — ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit une telle offre —, je commence à envisager le plan : quitter la job à Montréal, préparer mon stock et partir pour les dix prochaines semaines. Ça me semble être un excellent plan! Six jours plus tard, j’embarque dans l’auto en direction de Terrace, au BC.
Pour ceux qui n’ont jamais fait le trajet, se rendre à Terrace depuis Montréal représente environ 50 heures de route, soit près de 5 000 km. Du temps, j’en avais plus qu’il n’en fallait pour en apprendre autant que possible sur la pêche au steelhead dans la rivière Skeena. Je me suis donc mis à écouter des podcasts sur les techniques de pêche, le choix des mouches et les différents types de lancers avec une canne Spey. Le sentiment d’imposteur grandissait à chaque kilomètre parcouru… Quatre jours et demi et un nombre inimaginable de litres d’essence plus tard, j’arrivais enfin au Skeena Spey Wilderness & Riverside Lodge.
Dès le lendemain de mon arrivée, je me retrouvais sur un bateau avec un guide pour apprendre le travail. Il me montrait les différents spots de pêche et quelques techniques de lancer. Cette première semaine m’a servi à me familiariser avec la rivière et le travail, tout en essayant de comprendre le plus rapidement possible comment attraper ce poisson tant convoité. Heureusement, l’équipe du lodge était très accueillante et m’accompagnait dans mon apprentissage. De jour en jour, le sentiment d’imposteur s’estompait. Dix semaines plus tard, la saison au lodge touchait déjà à sa fin.
Après toutes ces heures passées sur la rivière, j’ai pu tirer quelques leçons qui me suivront pour le reste de ma vie de pêcheur. Avant toute chose, il faut comprendre que la pêche au steelhead demande énormément de patience. Des journées sans aucune action, j’en ai vécu à plusieurs reprises. Différentes variables entrent en jeu : le niveau d’eau, la visibilité, la température et, surtout, la section de rivière choisie. Cette pêche n’a rien de juste : un débutant peut sortir son premier poisson dès sa première journée, tandis qu’un pêcheur plus expérimenté peut attendre plusieurs années avant de voir du chrome au bout de sa ligne.
Ce que la rivière m’a appris
Voici les principales leçons que je retiens de ces dix semaines sur la Skeena.
Lire la vitesse de l’eau
La vitesse de l’eau est probablement la première variable que je regarde maintenant. Durant l’été, les steelheads qui remontent la Skeena vers leurs tributaires empruntent cette immense rivière comme une autoroute. Pour les poissons qui passeront l’hiver en rivière avant de frayer au printemps, économiser leur énergie compte.
Le repère qu’on m’a appris à chercher : un courant qui avance à une vitesse de marche. Lorsque l’eau est plus rapide, ça vaut la peine de pêcher très près du bord, là où le courant ralentit. Les poissons ne sont pas toujours au milieu de la rivière, et le lancer le plus long n’est pas nécessairement le plus utile.
À mesure que l’automne avance et que l’eau refroidit, le holding water prend davantage d’importance : des endroits où les poissons peuvent s’arrêter sans lutter constamment contre le courant. Ça peut être une fin de fosse, un tailout, ou une portion plus calme d’un riffle, où une roche ou une autre structure coupe le courant. On cherche un endroit où le poisson peut se reposer sans dépenser trop d’énergie.
Choisir un profil avant une couleur
J’ai toujours eu l’impression que les mouches servaient parfois davantage à séduire le pêcheur que le poisson. Ce voyage m’a surtout appris à donner moins d’importance à la couleur. Si j’ai confiance en ma mouche, je préfère me concentrer sur son profil, son poids et la façon dont je la présente.
Quand l’eau est claire, je privilégie une petite mouche au profil plus fin. Comme le poisson peut la voir de plus loin, je peux aussi faire davantage de pas entre chaque lancer : deux ou trois pas permettent de couvrir du terrain.
Quand l’eau ressemble à du chocolat au lait, premièrement, bonne chance! Ensuite, je choisis une mouche plus grosse, avec une silhouette plus présente, et je resserre mes passages : un lancer, un pas. L’idée est de donner au poisson une meilleure chance de voir la mouche malgré la faible visibilité.

Ajuster le poids à la section de rivière
Avec ou sans poids? Tout dépend de la run, la section de rivière qu’on pêche. Dans une eau plus rapide, une mouche plus lourde peut aider à atteindre la profondeur recherchée avant que le courant l’emporte. Dans une eau plus lente, une mouche légère peut suffire.
La profondeur et les structures comptent aussi. Une section avec un courant modéré et de grosses roches au fond mérite qu’on s’y attarde — on aime les grosses roches au fond! Elles créent des abris où les poissons peuvent se tenir. Je cherche alors à faire passer ma mouche près de ces zones, en ajustant son poids au besoin.
L’objectif n’est pas simplement de pêcher le plus creux possible. C’est de présenter la mouche à la bonne profondeur, là où les poissons sont susceptibles de se trouver. Le poids fait partie des ajustements, tout comme le bout callant choisi et l’angle du lancer.
Ce n’est pas une science exacte, mais ces repères m’ont beaucoup aidé pendant ma saison de guide. Après dix semaines de pêche, j’ai quitté Terrace avec des rencontres et des poissons gravés dans ma mémoire. Je repense au texto d’Émile et au chemin parcouru depuis. Une offre inattendue qui m’aura fait vivre une expérience inoubliable.
Plus que huit mois avant d’y retourner…
Alex